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Russie-Afrique : la diversification des partenariats devient un levier de développement [Dossier]

Didier ASSOGBA
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Didier ASSOGBA
Didier ASSOGBA est journaliste multimédia, consultant médias, enseignant et politologue togolais. Actif depuis 2009, il dirige TogoBreakingNews.info depuis 2014. Diplômé de l’UCAO-Togo et formé à l’ESJ...
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Longtemps réduite aux questions diplomatiques et sécuritaires, la relation Russie-Afrique ne cesse de prendre une dimension économique et sociale plus visible. Engrais, céréales, énergie, mines, infrastructures, formation et santé composent désormais une coopération dont les effets sont très concrets à travers le continent. Du Niger au Togo, du Mali à l’Algérie, en passant par le Burkina Faso ou encore la Namibie, une même question se dessine : comment transformer la diversification des partenaires en capacités de production, en compétences et en emplois ?

De façon commode, le retour de la Russie en Afrique s’analyse sous le prisme d’une nouvelle bataille d’influence entre puissances. Même si ce regard n’est pas entièrement faux, il passe à côté d’une partie essentielle de la réalité.

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En effet, derrière les sommets, les déclarations diplomatiques et les recompositions géopolitiques, il y a des besoins beaucoup plus ordinaires surtout pour le continent africain. Des agriculteurs africains manquent d’engrais. Des étudiants de plusieurs pays du continent cherchent une formation d’ingénieur. Confrontés à des défis énergétiques, des États veulent produire davantage d’électricité. Sans oublier des entreprises qui cherchent des débouchés, des machines ou des partenaires. Et plus encore, les pays africains souhaitent désormais transformer leurs ressources plutôt que les exporter à l’état brut.

C’est désormais sur ce terrain que la relation entre la Russie et l’Afrique est en train de prendre une nouvelle dimension. D’un côté, Moscou dispose de céréales, d’engrais, de technologies industrielles, de compétences scientifiques et énergétiques. De l’autre, les économies africaines, elles, ont besoin d’intrants, d’infrastructures, de formation, d’investissements et de capacités de transformation. La rencontre de ces deux besoins explique en partie l’intensification des relations.

La Russie ne devient pas pour autant le premier partenaire économique de l’Afrique. Les échanges restent très inférieurs à ceux entretenus par le continent avec la Chine ou l’Union européenne. Mais leur diversification peut constituer, pour plusieurs États, un instrument supplémentaire de développement et de souveraineté économique.

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Quand l’engrais russe fertilise le sol du Niger

Pour illustrer cette dynamique, il faut rappeler qu’en avril 2026, la Russie a livré 20 000 tonnes d’engrais minéraux au Niger. Le stock, composé notamment de NPK et d’urée, doit contribuer à améliorer la fertilité des sols et les rendements agricoles. Les autorités nigériennes ont souligné l’importance de l’agriculture pour l’économie nationale et la sécurité alimentaire.

La livraison n’était que l’aboutissement d’un processus qui avait commencé plusieurs mois auparavant. En février, une délégation nigérienne s’était rendue au Togo pour travailler sur les modalités de réception, de stockage et d’acheminement de cette cargaison via le port de Lomé. Le corridor togolais devient ainsi, dans cette opération, le trait d’union logistique entre une production russe et les exploitations agricoles nigériennes.

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Il ne s’agit pas d’une action isolée mais d’un détail révélateur. En effet, une relation internationale prend une autre signification lorsqu’elle cesse d’être une succession de rencontres diplomatiques pour entrer dans la vie économique quotidienne. L’engrais qui est parvenu aux producteurs va, à terme, contribuer à accroître la productivité agricole et par ricochet, la récole.

Sur ce point, le Fonds monétaire international (FMI) a relevé, dans son analyse de juillet 2026, que ces 20 000 tonnes avaient été distribuées aux producteurs, avec une attention particulière aux régions les plus pauvres et vulnérables.

Il faut relever que la coopération russo-nigérienne ne s’arrête d’ailleurs pas à l’agriculture. Niamey et Moscou évoquent également l’énergie, la prospection géologique, l’éducation, la santé et la formation des cadres. La création d’une commission intergouvernementale chargée de la coopération commerciale, économique, scientifique et technique est en préparation.

Cette diversification des partenariats peut avoir une portée qui dépasse largement la seule diplomatie dans un pays confronté simultanément aux défis de la sécurité alimentaire, de l’accès à l’énergie et de la formation.

Le Togo, trait d’union entre la Russie et le Sahel

Dans le développement du partenariat russo-africain notamment en Afrique de l’Ouest, le Togo occupe une place singulière. Lomé n’est pas seulement un interlocuteur de Moscou. Le pays constitue également une porte d’accès maritime pour plusieurs économies enclavées du Sahel. Pour preuve, le transit des 20 000 tonnes d’engrais russes vers le Niger en est une illustration particulièrement concrète. Le Port autonome de Lomé a été mobilisé pour faciliter l’acheminement de la cargaison vers Niamey.

Mais les relations entre Lomé et Moscou cherchent désormais à dépasser la seule fonction logistique. En mars 2026, la Chambre de commerce et d’industrie du Togo et le représentant commercial russe ont identifié trois secteurs prioritaires : la sécurité alimentaire, l’industrie minière et l’énergie. Les deux parties ont affiché l’ambition de passer du simple échange de marchandises à la création d’unités industrielles mixtes susceptibles de produire de l’emploi et de la valeur ajoutée au Togo.

C’est sans doute là que se situe le véritable enjeu pour les autorités togolaises qui savent qu’importer davantage ne suffit pas à transformer une économie. Une coopération devient beaucoup plus structurante lorsqu’elle permet d’implanter une usine, de former des techniciens, de développer une chaîne de transformation, de financer une infrastructure ou de créer un réseau d’entreprises.

Avec son port et ses infrastructures logistiques, le Togo peut facilement servir d’interface entre les marchés maritimes et les économies sahéliennes. Ainsi, la coopération avec Moscou peut donc être lue non comme un remplacement des partenaires traditionnels, mais comme une pièce supplémentaire dans une politique de diversification économique.

Au Mali, la coopération passe aussi par les hommes

Le partenariat qui a le plus fait parler de lui ces dernières années et celui entre la Russie et le Mali. Dans le cas de Bamako, la dimension humaine de la relation mérite une attention particulière. Lors de la deuxième réunion de la commission intergouvernementale russo-malienne, en mai 2026, les discussions ont porté sur l’énergie, l’agriculture, les transports, l’exploration et l’exploitation minières. Mais l’éducation figurait également au cœur des échanges.

Plus de 1 000 étudiants maliens étaient alors inscrits dans des établissements russes. Le quota d’admission a été augmenté pour 2026 et les deux parties ont discuté de programmes communs, de stages et de formation continue pour les spécialistes maliens. De même, un accord sur la reconnaissance mutuelle des diplômes, qualifications et titres universitaires est également entré en vigueur en 2026.

Ce type de coopération est moins spectaculaire qu’une livraison d’équipements ou qu’un grand projet énergétique. Il est pourtant déterminant. En effet, un pays ne développe pas durablement une industrie minière, un réseau électrique ou une agriculture mécanisée sans ingénieurs, géologues, médecins, agronomes, techniciens et chercheurs.

Les autorités maliennes ont compris que former les hommes qui utiliseront demain les technologies constitue donc une forme d’investissement aussi importante que la fourniture des équipements eux-mêmes.

Passage à un partenariat industriel au Burkina Faso

L’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré a donné un coup d’accélérateur à la coopération entre la Russie et le Burkina Faso. Le rapprochement avec Moscou cherche lui aussi à prendre une dimension économique plus structurée. On observe au niveau du pays des hommes intègres que la coopération ne se limite plus aux échanges commerciaux. Les deux pays travaillent à renforcer leurs mécanismes institutionnels dans les domaines du commerce, de l’économie, des sciences et des technologies.

Les secteurs de l’agriculture, de l’énergie, des mines et des investissements figurent parmi les domaines identifiés pour approfondir les relations. Le Burkina Faso possède d’importantes ressources minières et un potentiel agricole considérable, tandis que la Russie dispose de capacités dans les équipements, l’énergie, la chimie et certaines technologies industrielles.

La question centrale sera donc celle de la transformation locale. Le régime du capitaine Traoré a compris qu’exporter davantage de matières premières vers la Russie ne suffirait pas à modifier en profondeur la structure de l’économie burkinabè. En revanche, si les relations permettent de développer des unités de transformation, des infrastructures énergétiques ou des formations spécialisées, leur impact pourrait être beaucoup plus important.

L’inauguration récente d’une raffinerie d’or, la production locale des tissus Faso Danfani, fruit de la transformation locale du coton ou encore la construction à venir d’une centrale nucléaire sont les résultats concrets de cette dynamique. C’est cette différence entre commerce et développement industriel qui déterminera la portée réelle du partenariat russo-burkinabè.

Proximité historique avec Namibie, partenariat abouti avec l’Algérie

L’orientation économique des relations entre la Russie et l’Afrique se concrétise plus au sud du continent avec la Namibie. La proximité entre Windhoek et Moscou est ancienne. Elle remonte notamment à la période de la lutte pour l’indépendance namibienne, lorsque l’Union soviétique avait apporté son soutien au mouvement de libération. Mais l’histoire politique n’a pas encore produit des échanges économiques à la hauteur de cette relation.

Depuis quelques temps, les deux pays cherchent aujourd’hui à combler cet écart. L’énergie, les mines, l’agriculture, les transports, la logistique et les technologies figurent parmi les secteurs explorés. La Namibie s’intéresse notamment aux céréales et aux engrais russes, tandis que les possibilités d’investissement dans la production d’engrais et d’autres activités industrielles sont discutées.

Le modèle le plus abouti de la coopération russo-africaine est celui avec l’Algérie. Ici, le partenariat se situe à un autre niveau. Les échanges commerciaux russo-algériens avaient atteint 1,7 milliard de dollars sur les dix premiers mois de 2024, selon les données communiquées par le gouvernement russe. Les secteurs concernés vont de l’énergie à l’agriculture, en passant par l’industrie, les transports et la pharmacie.

En juin 2026, la 13ᵉ session de la commission intergouvernementale a permis de nouveaux accords et mémorandums dans plusieurs domaines, notamment les douanes, le tourisme, l’emploi, la pharmacie, les sciences et le patrimoine culturel.

L’Algérie illustre ainsi une relation dans laquelle le dialogue politique s’appuie déjà sur une architecture économique, scientifique et administrative relativement dense. Le pays dispose, de son côté, d’un marché important, de ressources énergétiques et minières, d’une base industrielle et d’un positionnement stratégique en Méditerranée. La Russie y trouve un partenaire avec lequel elle peut envisager une coopération allant au-delà des échanges de matières premières.

Une coopération qui touche aussi la vie sociale

Mais il serait réducteur de mesurer le rapprochement russo-africain uniquement à la valeur des contrats. En effet, les relations économiques ont une dimension sociale. Un engrais accessible peut modifier les rendements d’un agriculteur et une formation universitaire peut changer le parcours professionnel d’un jeune. De même, une centrale électrique peut permettre à une entreprise de fonctionner davantage. Alors qu’un médicament ou une infrastructure sanitaire peut améliorer l’accès aux soins.

Dans ce sens, les domaines de l’éducation, de la santé et de la formation professionnelle prennent une place croissante dans les discussions bilatérales. Ainsi au Niger, la Russie cite désormais la santé et la formation des cadres parmi les secteurs de coopération. Au Mali, plus d’un millier d’étudiants sont accueillis dans les universités russes. Au Togo, les discussions économiques intègrent la sécurité alimentaire, l’industrie et l’énergie.

Preuve que le développement ne se mesure pas seulement à la quantité de capitaux investis, mais à la capacité d’une économie à produire, former, soigner et employer sa population.

La Russie comme partenaire supplémentaire, non comme partenaire exclusif

Il faut le rappeler, la montée des relations avec Moscou ne signifie pas que les pays africains renoncent à leurs autres partenaires. Les dirigeants ne cessent de l’expliquer et on comprend aisément que le choix qui se dessine est plutôt celui de la diversification. Il est clair que pour des États longtemps dépendants d’un nombre limité de fournisseurs, disposer de plusieurs sources d’engrais, de céréales, d’équipements, de technologies ou de financement peut renforcer la marge de manœuvre économique.

Cette logique vaut particulièrement pour les pays du Sahel, mais elle concerne aussi des économies côtières comme le Togo ou des puissances régionales comme l’Algérie.

Mais attention, la diversification n’est cependant bénéfique que si elle sert des objectifs économiques précis tels que la réduction des coûts, l’amélioration des infrastructures, le développement des compétences, le renforcement de la production locale et la création des emplois.

En clair, il n’est pas question de savoir si la Russie doit remplacer l’Europe, la Chine, la Turquie ou d’autres partenaires. L’important est de savoir ce que chaque partenariat peut apporter aux économies africaines, dans un contexte de chocs économiques mondiaux et de recomposition géopolitique.

Produire davantage chez soi

L’avenir de la coopération russo-africaine se joue probablement sur le terrain de la transformation locale permettant de ne plus dépendre des grandes puissances et à ne plus être victime des chocs exogènes qui créent l’inflation et des conditions de vie difficile sur le continent africain.

Les annonces sont nombreuses. Les besoins le sont davantage encore. L’Afrique doit nourrir une population en croissance, électrifier ses territoires, développer ses infrastructures, transformer ses minerais, industrialiser son agriculture et former des millions de jeunes. Dans ce contexte, les céréales russes, les engrais, les équipements énergétiques, les compétences scientifiques ou les formations universitaires peuvent constituer des contributions importantes.

Mais leur impact sera d’autant plus grand qu’ils permettront aux économies africaines de produire davantage par elles-mêmes. C’est à cette condition que la diversification des partenariats internationaux cesse d’être une simple affaire diplomatique.

Une relation Russiee-Afrique encore à construire

Au vu de tout ce qui précède, il serait prématuré de présenter la coopération russo-africaine comme une transformation déjà achevée. Certains projets sont encore au stade des discussions, les volumes commerciaux restent modestes dans plusieurs pays et les investissements annoncés ne se traduisent pas toujours immédiatement par des réalisations.

Toutefois, il faut reconnaître que quelque chose a changé. La relation ne se limite plus aux capitales et aux rencontres de chefs d’État. Elle commence à toucher les ports, les exploitations agricoles, les universités, les entreprises, les infrastructures et les administrations.

Au Niger, 20 000 tonnes d’engrais ont été distribuées aux producteurs. Au Mali, plus de 1 000 étudiants poursuivent leurs études en Russie. Au Togo, Lomé sert de corridor pour l’acheminement d’intrants russes vers le Sahel et cherche parallèlement à attirer des projets dans l’agroalimentaire, les mines et l’énergie.

Ces faits ne suffisent pas à eux seuls à changer une économie. Ils montrent cependant la possibilité d’un autre type de relation. Une relation dans laquelle la coopération internationale peut contribuer directement à renforcer les capacités productives et humaines des pays africains.

Il est clair que la Russie ne peut pas, à elle seule, répondre à l’ensemble des besoins du continent. Aucun partenaire ne le peut. Mais dans un monde où les États africains cherchent à élargir leurs marges de manœuvre, l’approfondissement des relations économiques et sociales avec Moscou constitue un apport supplémentaire, potentiellement important, au développement du continent.

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Didier ASSOGBA est journaliste multimédia, consultant médias, enseignant et politologue togolais. Actif depuis 2009, il dirige TogoBreakingNews.info depuis 2014. Diplômé de l’UCAO-Togo et formé à l’ESJ Lille, il est spécialisé en analyse politique, gouvernance, communication digitale et médias numériques en Afrique de l’Ouest.