À Lomé, les symboles parlent plus fort que les lois. Dans une lettre datée du 1er décembre et adressée au Président de la République Jean-Lucien Savi de Tové, Jean-Pierre Fabre, le président national de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), lance une interpellation.
Depuis quelques semaines, une image se multiplie dans les bâtiments publics, les préfectures, les écoles, les tribunaux. Il s’agit de celle de Faure Gnassingbé. Mais pas n’importe laquelle. Ce n’est plus le portrait officiel de l’ancien chef de l’État sous la Constitution de 1992. C’est désormais celui du Président du Conseil (des ministres), fonction qu’il occupe depuis l’entrée en vigueur, en mai 2025, de la nouvelle Constitution qualifiée qui instaure une Vᵉ République parlementaire.
Pour M. Fabre, cet acte, en apparence anodin, est une « violation patente de l’esprit et de la lettre de la Constitution » qu’il critique, mais prend au sérieux, justement pour en souligner les contradictions.
Car cette nouvelle Constitution, adoptée sans référendum et imposée par une majorité parlementaire acquise au parti au pouvoir (UNIR), établit clairement, à l’article 40, que « Le Président de la République est le Chef de l’État. Il symbolise l’unité nationale. » Le Président du Conseil, Faure Gnassingbé, quant à lui, concentre de facto tous les pouvoirs exécutifs, à la manière des régimes parlementaires (Allemagne, Inde, Royaume-Uni).
Dans ces systèmes, le chef de l’État (roi, président, gouverneur général) reste une figure au-dessus de la mêlée politique — neutre, arbitrale, sacrée. Son portrait, seul, trône dans les institutions, non celui du Premier ministre ou du chancelier, d’après le chef de l’Alliance nationale pour le changement (ANC).
Jean-Pierre Fabre s’inquiète de l’inverse
Au Togo, Jean-Pierre Fabre dénonce le fait que ce soit l’inverse qui se produit. « En substituant l’effigie du chef du Gouvernement à celle du symbole de l’unité nationale, on opère un détournement de l’autorité de l’État », écrit M. Fabre. Pire encore, souligne-t-il, cette substitution révèle que « le Président de la République, dans cette 5ᵉ République, est un machin, un objet de décoration, une institution potiche ».
Le fond du propos dépasse la querelle protocolaire. Il s’agit d’une dénonciation en creux d’un « parlementarisme de façade », instauré, dit-il, non pour « partager le pouvoir », mais pour « perpétuer indéfiniment le pouvoir en place », en contournant la limitation des mandats et l’élection présidentielle au suffrage universel direct.
M. Fabre va plus loin pour souligner une « faille constitutionnelle abyssale« . La nouvelle Constitution, bien qu’elle crée la fonction de Président du Conseil, ne précise nulle part qui nomme les ministres, ni selon quelle procédure. Pour lui, le décret du 8 octobre 2025 portant composition du gouvernement, signé par Faure Gnassingbé, serait donc, juridiquement, « un acte de pure usurpation de compétence », « sans aucun fondement constitutionnel ».
La lettre s’achève sur un appel, presque désespéré, à Jean-Lucien Savi de Tové, juriste formé à Sciences Po Bordeaux : « Pour un homme politique responsable, la fonction crée le devoir », rappelle-t-il, citant Pierre Mendès France.
«… Le privilège spécial de connaître les principes éthiques de la démocratie, dont vous pouvez vous prévaloir, vous impose le devoir de prendre une position publique sans ambiguïté, pour corriger cette énième dérive du système RPT/UNIR. Il vous impose également le devoir de réaffirmer la prééminence de la fonction présidentielle dans la Constitution que vous avez juré de respecter et de faire respecter et qui stipule en son article 40 que « Le Président de la République est le Chef de l’Etat. Il est le symbole de l’unité nationale », exhorte Jean-Pierre Fabre.
Mais que peut un Président sans pouvoir, quand le portrait de celui qui détient tout le pouvoir remplace le sien sur les murs de la République ?
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