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Rwanda – Victoire Ingabire : Amnesty International exige sa libération

Togo Breaking News
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Victoire Ingabire

Le 19 juin 2025, aux premières heures du matin, des agents du Bureau d’investigation du Rwanda (RIB) ont fait irruption chez Victoire Ingabire, dans sa résidence de Kigali. Sans mandat clair, sans procès-verbal immédiatement communiqué, l’opposante politique — présidente du parti non enregistré Développement et Liberté pour Tous (DALFA-Umurinzi) — a été emmenée dans un lieu tenu secret. Trois mois plus tard, elle croupit toujours derrière les barreaux, inculpée de « subversion », « association de malfaiteurs » et « incitation à la révolte ». Si elle est reconnue coupable, elle risque la prison à vie.

Cette arrestation n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une stratégie de longue haleine visant à éradiquer toute forme de dissidence au Rwanda. Comme l’a dénoncé Amnesty International le 19 septembre, la détention de Victoire Ingabire, tout comme celle de neuf autres personnes liées à son entourage, dont huit membres du DALFA et le journaliste Théoneste Nsengimana, constitue une violation flagrante des droits fondamentaux garantis par la Constitution rwandaise, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques — textes auxquels le Rwanda est officiellement partie.

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Victoire Ingabire arrêtée pour étouffer la contestation

Depuis près de trois décennies, le pouvoir en place, incarné par Paul Kagame et le Front patriotique rwandais (FPR), gouverne sous un régime de contrôle absolu. L’espace politique y est sclérosé, l’opposition marginalisée, muselée, ou tout simplement interdite. Les partis dits « indépendants » existent sur le papier, mais leur marge de manœuvre est si étroite qu’ils ne représentent guère plus que des annexes décoratives du pouvoir central. Quant aux voix critiques, elles sont rapidement neutralisées — par l’exil forcé, l’intimidation, la détention arbitraire, voire la disparition.

Victoire Ingabire, elle, a osé revenir. En janvier 2010, après des années d’exil aux Pays-Bas, elle a décidé de rentrer au pays pour participer à l’élection présidentielle. Une décision courageuse, aussitôt punie : empêchée de se présenter, arrêtée, jugée pour « idéologie génocidaire » et « divisionnisme » — deux accusations floues, récurrentes, utilisées comme outils juridiques pour criminaliser toute remise en cause du récit officiel. Condamnée à quinze ans de prison, elle n’a recouvré la liberté qu’en 2018 grâce à une grâce présidentielle… assortie de conditions humiliantes : pointage mensuel devant un procureur, interdiction de voyager sans autorisation. Un statut de demi-liberté, typique des régimes autoritaires qui tolèrent la présence physique des opposants, mais leur interdisent toute action politique réelle.

Aujourd’hui, cette semi-liberté a volé en éclats. Son nouveau crime ? Avoir échangé, selon des enregistrements audio récupérés Dieu sait comment, des idées avec des militants autour de la résistance pacifique. Pire encore : avoir lu, ou fait lire, La Révolution non violente, ouvrage de l’activiste serbe Srda Popovic, traduit dans plusieurs langues et utilisé comme manuel par des mouvements démocratiques du monde entier — du Bénin au Sénégal, en passant par l’Ukraine ou la Birmanie.

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Or, ce simple fait — discuter de stratégies non violentes de contestation — est désormais qualifié de « complot contre le gouvernement ». Huit de ses camarades, arrêtés entre octobre et décembre 2021, attendent toujours leur procès, sans jugement, sans délai fixé, dans un purgatoire judiciaire qui dure depuis près de quatre ans. Le parquet réclame contre eux des peines allant de vingt ans à la réclusion criminelle à perpétuité. Pourquoi ? Parce qu’ils auraient organisé un atelier sur la désobéissance civile. Dans un autre contexte, on parlerait d’éducation citoyenne. Au Rwanda, cela s’appelle un « crime de subversion ».

La fin de l’illusion démocratique

Ce n’est pas seulement Victoire Ingabire qui est en procès. C’est le droit lui-même. C’est l’idée même de pluralisme démocratique. Depuis 2017, date à laquelle la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a condamné le Rwanda pour violation de ses droits fondamentaux — notamment sa liberté d’expression et son droit à un procès équitable —, le régime n’a cessé de resserrer l’étau. Aucune suite n’a été donnée à la décision de la Cour. Aucun geste de repentance institutionnelle. Rien que du silence, de la répression, et une rhétorique sécuritaire permanente.

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L’Union européenne, dans une résolution adoptée le 10 septembre 2025, a qualifié l’arrestation d’Ingabire de « symptôme d’une répression généralisée contre l’opposition, les journalistes et la société civile ». Une répression qui prend des formes multiples : assassinats ciblés, disparitions forcées, cyber-surveillance, fermeture de médias indépendants, harcèlement judiciaire. Depuis 2017, au moins cinq anciens membres du FDU-Inkingi, le premier parti d’Ingabire, ont mystérieusement disparu ou trouvé la mort dans des circonstances jamais élucidées.

On pourrait croire que le Rwanda, souvent présenté comme un modèle de stabilité et de développement en Afrique, mérite une indulgence particulière. Mais cette stabilité-là est celle du tombeau. Elle repose sur l’effroi, la censure, la terreur silencieuse qui glace toute parole libre. Elle repose sur l’impunité.

Contre la dictature de la paix

Il est temps de briser cet hyperventilateur moral qui consiste à justifier l’autoritarisme au nom de la « réconciliation » ou de la « sécurité nationale ». Le Rwanda n’est pas un État de droit. Il est un État policier camouflé derrière des indicateurs économiques flatteurs et une diplomatie habile. Et chaque jour qui passe sans que Victoire Ingabire soit libérée, chaque jour où ses co-accusés restent enfermés sans jugement, creuse un peu plus le fossé entre le mythe rwandais et sa réalité meurtrie.

Amnesty International a raison : il faut libérer Victoire Ingabire. Immédiatement. Et avec elle, les huit militants du DALFA et le journaliste Théoneste Nsengimana. Il faut cesser de criminaliser la dissidence pacifique. Il faut rouvrir l’espace politique. Il faut permettre au Rwanda de redevenir un pays où l’on peut penser autrement sans disparaître.

Car la vraie réconciliation ne naît pas de l’oubli imposé, ni de la soumission. Elle naît du dialogue, du pardon mutuel, de la justice. Et tant que des femmes comme Victoire Ingabire seront en prison pour avoir simplement parlé, le Rwanda restera un pays blessé — non pas par son passé, mais par son présent.

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