Lomé sous les eaux. La capitale togolaise a connu, lundi, l’un des épisodes pluvieux les plus destructeurs de ces dernières années. En quelques heures seulement, une grande partie de la capitale togolaise s’est retrouvée paralysée par des inondations d’une ampleur exceptionnelle. Bien au-delà d’un simple épisode météorologique, les événements interrogent une nouvelle fois la capacité de la ville à faire face à une urbanisation rapide et aux effets de plus en plus visibles du changement climatique.
Routes transformées en rivières, quartiers entièrement submergés, habitations envahies par les eaux, circulation interrompue, familles contraintes d’abandonner leurs maisons… La situation est tout sauf vivable à Lomé depuis lundi.
Si les pluies abondantes sont devenues une réalité saisonnière sur le littoral ouest-africain, leur impact dépend largement de la qualité des infrastructures urbaines, de la planification territoriale et de l’entretien des infrastructures d’assainissement. À Lomé, ces facteurs semblent aujourd’hui converger pour transformer chaque précipitation exceptionnelle en crise majeure.
Une capitale pratiquement paralysée
Dès les premières heures de la matinée, les principaux axes routiers de Lomé ont cessé d’être praticables. Le boulevard Eyadèma, le boulevard Jean-Paul II ou encore le boulevard du 30 Août, artères essentielles reliant plusieurs quartiers de la capitale, ont été rapidement engloutis sous des dizaines de centimètres d’eau. Les véhicules étaient immobilisés, certains abandonnés par leurs conducteurs, tandis que de nombreux usagers poursuivaient leur trajet à pied.
La situation était tout aussi préoccupante entre le fleuve Zio et la passerelle de Kégué. Des automobilistes et motocyclistes venant de Djagblé ont été contraints d’abandonner leurs moyens de transport pour terminer leur parcours dans l’eau, parfois jusqu’à la taille.
Cette paralysie n’a pas seulement affecté les déplacements. Elle a également ralenti les interventions de secours et compliqué l’accès aux établissements de santé ainsi qu’aux services publics.
Des quartiers de Lomé sous les eaux, des habitants livrés à eux-mêmes
Comme lors des précédents épisodes pluvieux, certains quartiers ont payé un tribut particulièrement lourd. À Kégué Zogbédji, Attiégou Zogbédji, Bè-Bassadji, Bè-Kpéhénou, Bè-Kpota, Adakpamé, Adamavo, Kagomé, les eaux ont envahi de nombreuses concessions, obligeant certaines familles à quitter précipitamment leurs habitations.
À Gbadago, la violence du courant a failli provoquer un drame. Une femme, emportée par les eaux sur la rue des Armées, n’a dû son salut qu’à l’intervention rapide de jeunes du quartier.
À Adidogomé, notamment dans les secteurs de Sagbado et Yokoe, ainsi qu’à Zanguéra, les scènes étaient similaires : maisons inondées, rues impraticables, activités économiques suspendues.
Dans plusieurs quartiers d’Agoè, notamment Assigomé, Zossimé et Légbassito, les habitants décrivent une nuit d’incertitude. Beaucoup ignorent encore quand ils pourront regagner leur domicile.
Quand les quartiers réputés sûrs deviennent vulnérables
L’une des caractéristiques marquantes de cette catastrophe réside dans l’extension géographique des inondations. Des secteurs jusqu’alors relativement épargnés, comme Hedzranawoe, le Grand marché de Lomé, etc. ont eux aussi été durement touchés.
Aux abords du CHR Lomé-Commune, les riverains ont pris une décision inhabituelle : bloquer partiellement la circulation sur le boulevard Jean-Paul II afin de limiter la vitesse des véhicules. À chaque passage d’un camion ou d’un autobus, les vagues générées pénétraient dans les maisons déjà fragilisées par la montée des eaux.
Cette situation traduit une évolution préoccupante. Les zones considérées comme résilientes face aux inondations deviennent progressivement vulnérables sous l’effet combiné de l’urbanisation et de l’intensification des pluies.
Le changement climatique n’explique pas tout
Attribuer ces événements uniquement au changement climatique serait réducteur. Les épisodes de pluies extrêmes deviennent effectivement plus fréquents en Afrique de l’Ouest. Toutefois, leur transformation en catastrophe urbaine relève également de facteurs locaux.
Depuis plusieurs décennies, Lomé connaît une expansion démographique rapide. Cette croissance s’est accompagnée d’une urbanisation souvent plus rapide que les capacités d’aménagement de la ville.
Les espaces naturels d’écoulement ont progressivement disparu sous le béton. De nombreuses zones basses sont aujourd’hui occupées par des habitations. Les réseaux de drainage, lorsqu’ils existent, peinent à absorber des volumes d’eau devenus exceptionnels.
À cela s’ajoutent des difficultés récurrentes : caniveaux déjà très petits mais finalement obstrués, occupation anarchique des emprises hydrauliques, insuffisance de bassins de rétention et entretien parfois irrégulier des ouvrages.
Les inondations deviennent ainsi le révélateur d’une accumulation de vulnérabilités structurelles.
La réponse des autorités
Face à la dégradation rapide de la situation, l’Agence nationale de la protection civile (ANPC) a activé son dispositif de suivi. L’institution indique que « les pluies diluviennes ont entraîné une augmentation du niveau dans les infrastructures d’assainissement », tout en précisant que le système d’évacuation des eaux demeure fonctionnel.
Une surveillance renforcée a été mise en place dans plusieurs communes particulièrement exposées, notamment Golfe 2, Golfe 3, Golfe 5, Golfe 7 ainsi qu’Agoè-Nyvié 2, 4, 5 et 6.
L’ANPC confirme également d’importantes perturbations de circulation sur plusieurs axes stratégiques, notamment le boulevard Eyadèma, le boulevard du 30 Août et certains secteurs de la route de Kara, où les équipes techniques sont mobilisées afin de rétablir progressivement la circulation.
L’agence appelle la population à la prudence et recommande notamment de protéger les personnes vulnérables, limiter les déplacements non indispensables, mettre en sécurité les documents importants, couper l’alimentation électrique lorsque cela s’avère nécessaire, quitter les zones à risque et éviter toute traversée de cours d’eau ou de zones inondées.
Une catastrophe qui pose une question politique
Chaque saison des pluies semble désormais reproduire le même scénario. Les interventions d’urgence limitent les conséquences immédiates, mais elles ne répondent pas aux causes profondes de la vulnérabilité urbaine.
Le défi dépasse désormais le seul cadre de la protection civile. Il concerne la gouvernance foncière, l’aménagement du territoire, la planification des infrastructures, le financement des équipements hydrauliques et l’adaptation du Grand Lomé aux nouvelles réalités climatiques.
En effet, Lomé n’est pas un cas isolé. De Dakar à Abidjan, de Cotonou à Accra, les grandes métropoles du golfe de Guinée sont confrontées aux mêmes tensions entre croissance démographique, artificialisation des sols et intensification des phénomènes météorologiques. Dans ce contexte, les inondations actuelles à Lomé apparaissent moins comme un accident exceptionnel que comme le symptôme d’une transition urbaine inachevée.
À court terme, l’urgence consiste à reloger les familles sinistrées, rétablir la circulation et prévenir les risques sanitaires liés aux eaux stagnantes. Mais à plus long terme, la répétition de ces catastrophes impose une réflexion plus ambitieuse sur le modèle de développement urbain de la capitale togolaise.
La question n’est plus seulement de savoir comment évacuer l’eau après chaque pluie exceptionnelle. Elle est désormais de déterminer comment construire une ville capable de vivre durablement avec un climat dont les extrêmes deviennent la nouvelle norme.
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