Le 16 novembre 2025 marque un quart de siècle depuis la création officielle du Parlement de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) à Bamako, au Mali. Un jubilé d’argent, célébré avec solennité par sa présidente, Memounatou Ibrahima. Dans un message, la présidente du parlement revient avec une lucidité sans fard sur les limites d’une institution dont le destin est emblématique des contradictions de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest.
Dotée d’une vision ambitieuse, le Parlement de la CEDEAO demeure entravée par des déficits structurels de légitimité, de moyens et de volonté politique commune. Créé en 2000 comme simple organe consultatif, le Parlement de la CEDEAO a progressivement gagné en visibilité.
C’est notamment grâce à l’Acte additionnel de 2016, qui a élargi ses prérogatives en matière de protection de l’ordre constitutionnel, de participation à l’élaboration des actes communautaires et de promotion de la bonne gouvernance. Il s’est ainsi affirmé, selon les termes de sa présidente, comme « un pilier essentiel de l’intégration régionale » et « le défenseur des droits des citoyens ».
Pourtant, le Parlement reste confronté à une réalité plus prosaïque. En effet, ses députés sont désignés par les assemblées nationales des quinze États membres — souvent sur des critères partisans ou clientélistes — et non choisis au suffrage universel direct, comme le prévoit pourtant depuis 2001 le Protocole institutif. Cette transition, maintes fois reportée, constitue la question centrale de la légitimité démocratique du Parlement.
Le Parlement de la CEDEAO et le défi du suffrage universel direct
« La transition vers l’élection au suffrage universel direct de tous les députés demeure primordiale », reconnaît Memounatou Ibrahima. Mais elle souligne aussitôt les obstacles : « garantir une éducation civique adéquate » et « lutter contre les inégalités d’accès à l’information ». Autrement dit, les gouvernements prétextent le manque de maturité citoyenne pour différer une réforme qui, en vérité, leur ôterait un levier de contrôle sur cette institution. Une logique classique dans les régimes semi-autoritaires où l’intégration régionale sert souvent à légitimer des régimes nationaux, sans exiger de réelles concessions en matière de transparence ou de reddition des comptes.
La crise politique qui secoue la sous-région depuis 2020 — coups d’État au Mali, Burkina Faso, Niger ; retrait des trois États dans la CEDEAO ; montée des nationalismes sécuritaires — a mis à l’épreuve la capacité du Parlement à incarner une « CEDEAO des peuples », comme le prône désormais son slogan officiel. Or, si l’institution a su prendre position contre les ruptures anticonstitutionnelles, elle n’a pas su empêcher leur consolidation de facto. Sa voix reste celle d’un contre-pouvoir sans pouvoir.
Dans un monde multipolaire en recomposition accélérée, le Parlement de la CEDEAO cherche à se réinventer. Il entend désormais « accélérer l’harmonisation des législations nationales » et « favoriser un espace économique unifié » — notamment via des lois modèles sur la concurrence, la fiscalité ou la protection des données. Il ambitionne aussi de devenir un acteur de diplomatie préventive, en « s’attaquant aux causes profondes des conflits ». Parmi les causes, la président énumère le dérèglement climatique, les inégalités foncières, l’exclusion des jeunes.
Le paradoxe de la convergence politique
Mais ces ambitions butent sur un paradoxe : l’intégration législative suppose une convergence politique, alors que les fractures idéologiques entre États membres n’ont jamais été aussi profondes. Comment harmoniser des lois quand les Constitutions elles-mêmes sont suspendues ou réécrites à la hâte ?
La présidente évoque, enfin, le rôle crucial de la technologie — notamment l’intelligence artificielle — pour « construire une intégration solidement enracinée dans les préoccupations réelles des populations ». Une formule séduisante, mais risquée. Car si les outils numériques peuvent rapprocher les institutions des citoyens, ils peuvent tout autant servir à surveiller, manipuler ou fragmenter l’espace public — comme le montrent déjà les campagnes de désinformation transfrontalières dans la région.
Vingt-cinq ans après sa naissance, le Parlement de la CEDEAO n’est ni mort ni vivant : il est en attente. En attente d’une volonté politique collective. En attente d’élections véritablement démocratiques. En attente d’un contrat social régional qui ne soit pas seulement signé par les chefs d’État, mais ratifié par les peuples.
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