Loin du fracas des bombardements qui secouent l’Europe orientale depuis le début du conflit russo-ukrainien en 2022, les répercussions de la guerre se font sentir jusque dans certaines villes et villages d’Afrique de l’Ouest. Au Togo comme ailleurs sur le continent, des jeunes ont été aspirés par le rêve russe dans les rouages d’un conflit qui ne les concerne pas directement, mais dont ils paient parfois le prix le plus élevé.
Certains d’entre eux se sont retrouvés enrôlés comme combattants dans l’armée russe. Pour plusieurs, le rêve russe s’est transformé en tragédie. On déplore blessures, captivité ou mort sur les lignes de front en Ukraine.
Un rapport publié le 11 février 2026, intitulé « Le business du désespoir », met en lumière les mécanismes de ce phénomène. Réalisé par le collectif d’investigation All Eyes On Wagner en collaboration avec l’ONG suisse INPACT, l’étude enquête sur les réseaux de recrutement d’Africains engagés dans la guerre menée par Russie.
Derrière les promesses de travail, de formation ou d’ascension sociale se dessine un système opaque qui exploite la vulnérabilité économique de milliers de jeunes africains.
Une guerre d’attrition qui cherche des hommes
Depuis 2023, Moscou fait face à une réalité militaire brutale. L’opération militaire en Ukraine est devenue une guerre d’usure prolongée. La stratégie russe s’inscrit dans un contexte marqué par les sanctions occidentales visant l’économie du pays et par les pertes humaines sur le champ de bataille. Dans ce contexte, la Russie a multiplié les stratégies pour compenser la pénurie de combattants. Elles comprennent la mobilisation interne, le recours aux sociétés militaires privées et le recrutement à l’étranger.
Le rapport d’All Eyes On Wagner décrit une extension progressive des réseaux de recrutement vers les pays du Sud, notamment en Afrique. Initialement liés aux zones d’influence de l’ancien groupe paramilitaire Groupe Wagner – présent notamment en République centrafricaine, au Mali ou au Burkina Faso – ces réseaux se sont progressivement étendus à d’autres États africains. Le phénomène dépasse désormais les pays ayant des relations militaires directes avec Moscou.
Les méthodes d’un recrutement opaque
Selon l’enquête, les recruteurs utilisent des mécanismes sophistiqués pour attirer des jeunes Africains. Les promesses avancées sont séduisantes. Il s’agit de la régularisation administrative rapide en Russie, les salaires mensuels jugés élevés, l’accès accéléré à la citoyenneté russe, logement et couverture médicale.
Pour faciliter ces départs, les réseaux s’appuient sur plusieurs relais tels que des agences de voyage servant d’intermédiaires logistiques, soutiens locaux favorables à Moscou ou encore anciens recrues africaines mobilisées pour convaincre d’autres candidats.
Les jeunes africains croient partir pour étudier, travailler ou subvenir aux besoins de leur famille. Mais une fois arrivés en Russie, certains sont confrontés à une réalité bien différente : entraînement minimal, équipement insuffisant et déploiement rapide sur les lignes de front les plus exposées.
De jeunes Togolais piégés par le rêve russe
Le rapport révèle que 18 jeunes togolais ont été recrutés dans ce système. Parmi eux, trois ont perdu la vie. Il s’agit de Dogan Komlan-Junior Mark, de Koulekpato Dosseh et de Sabi-Ifon Yaovi. Ces trajectoires tragiques illustrent le coût humain de ce phénomène.
A Lomé, certaines organisations de la société civile avaient déjà tiré la sonnette d’alarme. Le 17 mars 2025, le Mouvement Martin Luther King (MMLK), une ONG togolaise active dans la défense des droits humains, alertait les autorités sur le cas d’un étudiant togolais capturé sur le front ukrainien.
Selon l’organisation, ce jeune avait obtenu un visa d’études délivré par l’ambassade de Russie à Cotonou avant de quitter le Togo en août 2024. Arrivé en Russie, il aurait été contraint de rejoindre l’armée avant d’être blessé puis capturé par les forces ukrainiennes. Le MMLK avait alors appelé les autorités togolaises à engager un dialogue diplomatique avec Kiev afin de sauver ce compatriote.
Un phénomène continental
Le cas togolais s’inscrit dans une dynamique plus large. Selon la base de données compilée par l’enquête, 1 417 jeunes Africains ont été recrutés pour combattre aux côtés des forces russes. Parmi eux, 316 ont déjà été tués. La durée moyenne de leur engagement est particulièrement courte. Elle est d’environ six mois. Certains n’ayant survécu qu’un mois après leur arrivée au front.
Les pays africains les plus touchés seraient l’Égypte (361 recrues), le Cameroun (335) et le Ghana (234). Le nombre de recrutements a augmenté au fil des années. On comptait 177 en 2023, 592 en 2024 et 647 en 2025.
Pour de nombreux observateurs, ce phénomène s’explique avant tout par la précarité économique qui touche une partie de la jeunesse africaine. Le président du Réseau des Leader Africains pour la Démocratie, l’Emergence et le Renouveau (Réseau LeADER), Jean Emmanuel Gnagnon, analyse cette réalité comme le résultat d’un mélange explosif : désespoir social, manipulation et promesses trompeuses.
Selon lui, ces jeunes ne partent pas « par goût du combat », mais parce qu’ils voient dans ces propositions une échappatoire à leurs difficultés économiques. « La vulnérabilité crée un terrain favorable pour les recruteurs qui exploitent les espoirs et les frustrations », explique-t-il.
Un appel à l’action
Face à la situation, le Réseau LeADER plaide pour une réponse à plusieurs niveaux. L’organisation appelle notamment les autorités togolaises à engager des démarches diplomatiques pour identifier et rapatrier les ressortissants engagés dans le conflit. Elle insiste également sur la nécessité d’accompagner les familles qui vivent dans l’angoisse ou le silence.
Trois pistes d’action sont avancées par Dr Jean Emmanuel Gnagnon à savoir : le démantèlement des réseaux de recrutement clandestins ; le renforcement de l’information et la protection des jeunes. Enfin, il faudra s’attaquer aux causes profondes du phénomène, notamment le chômage et la précarité.
Une alerte pour les États africains
Alors que la guerre en Ukraine continue de redessiner les équilibres géopolitiques mondiaux, ses effets secondaires se font désormais sentir bien au-delà du continent européen. Plusieurs gouvernements africains réclament aujourd’hui le rapatriement de leurs ressortissants engagés dans les forces russes ou détenus en Ukraine.
De son côté, le ministère des Affaires étrangères ukrainien appelle les États africains à renforcer leurs dispositifs de prévention contre les réseaux de recrutement.
Au-delà des chiffres et des rapports, le phénomène révèle une réalité plus profonde. Dans certaines régions du monde, la guerre peut devenir un marché où le désespoir de la jeunesse se transforme en ressource stratégique. Et pour certains jeunes Africains, le rêve d’un avenir meilleur s’achève trop souvent dans les tranchées d’un conflit qui n’est pas le leur.
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