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Africa Forward : Kako Nubukpo fait l’autopsie d’un testament français

Didier ASSOGBA
5 Min Read
Prof Kako Nubukpo

À l’heure où l’Élysée tente de réinventer sa relation avec l’Afrique à Nairobi avec le sommet Africa Forward, l’économiste togolais Kako Nubukpo livre une analyse au vitriol. Pour l’ancien ministre, ce rendez-vous kényan, baptisé en anglais pour masquer ses silences, ressemble moins à un nouveau départ qu’à un testament politique en forme de cérémonie d’adieu.

Nairobi, les 11 et 12 mai 2026. C’est dans les hauteurs de la capitale kényane, loin des zones de confort de la « Françafrique » traditionnelle, qu’Emmanuel Macron a choisi de mettre en scène ce qui s’apparente à son ultime tour de piste africain. Sous l’intitulé « Africa Forward » — un anglicisme qui fait grincer les dents des puristes —, le sommet a réuni une trentaine de chefs d’État, des figures de la société civile et le gratin du business franco-africain.

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Mais derrière les poignées de main et l’éclat des flashs, la lecture de Kako Nubukpo est glaciale. Intervenant sur les ondes d’AFO Media, l’économiste et professeur togolais n’y voit qu’un simulacre. « C’était le rendez-vous au revoir », tranche-t-il, avant d’asséner une métaphore radicale : « Moi, j’ai vu ça comme une cérémonie de funérailles. »

Un triptyque sans colonne vertébrale

L’événement s’est voulu ambitieux, décliné en trois séquences : le temps des idées avec la présentation d’un livre blanc par l’historien Achille Mbembe, le temps des affaires avec les patrons, et enfin le temps du pouvoir avec le sommet politique.

C’est précisément ce cloisonnement que fustige Kako Nubukpo. Pour lui, ce manque de « lien » entre les dimensions intellectuelle, économique et politique est le symptôme d’une décennie d’errance. « Macron n’a jamais trouvé ses marques dans la relation entre la France et l’Afrique », déplore-t-il. Il rappelle au passage l’asymétrie du sommet de Montpellier en 2021, où le dialogue exclusif avec la jeunesse avait frôlé, selon lui, l’illégitimité.

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Entre « maître blanc » et pragmatisme

Comment expliquer, alors, que trente dirigeants africains aient répondu à l’appel, y compris ceux que Paris critiquait hier ou ceux qui, comme Félix Tshisekedi et Paul Kagame, se livrent une guerre froide par procuration ?

L’analyse de Nubukpo est double. D’un côté, une Realpolitik froide. En effet, à l’heure du « Sud global », les présidents africains diversifient leurs partenaires (Chine, Turquie, Brésil) mais n’enterrent pas la France, perçue comme une « puissance nucléaire européenne » utile dans le grand jeu mondial.

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De l’autre, une explication beaucoup plus psychologique et historique. L’économiste togolais pointe une « éducation de politesse » teintée d’un imaginaire colonial persistant. « Cet imaginaire du maître blanc qui serait supérieur au noir… ils vont répondre positivement à l’invitation, mais ils n’en pensent pas moins. ».

En clair, les dirigeants viendraient par courtoisie, tout en sachant parfaitement « tirer le fil » de Moscou, New Delhi ou Pékin une fois le rideau tombé.

Africa Forward ou le mirage du « Business First »

Emmanuel Macron a voulu faire de l’entrepreneuriat le nouveau pivot de la relation. Une révolution ? Plutôt une illusion d’optique pour Nubukpo. Il rappelle une vérité comptable souvent occultée : les trois piliers commerciaux de la France sur le continent ont toujours été anglophones ou lusophones — le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud.

L’économiste soulève une question existentielle pour l’ex-puissance coloniale : en rompant avec le « pré carré » francophone qui lui assurait une stature de grande puissance depuis soixante ans, la France ne risque-t-elle pas de devenir un « pays lambda » sur l’échiquier mondial ?

Alors que le sommet de Nairobi se referme, il laisse l’image d’un président français en fin de cycle, léguant à son successeur un concept — Africa Forward — dont le contenu reste à inventer.

Pour l’ancien ministre togolais, le constat est sans appel : le renouveau promis n’a pas eu lieu. Et si les funérailles servent à clore un chapitre, elles ne disent rien de la suite. À Nairobi, la France a peut-être dit adieu à son influence passée, sans pour autant réussir à dessiner les contours de son avenir africain.

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