Faure Gnassingbé, Président du Conseil togolais effectue depuis mardi à Moscou une visite officielle qui ne relève ni du hasard ni du simple protocole. Elle s’inscrit dans une stratégie désormais assumée de la multipolarité active, où les capitales du Sud cherchent à tirer parti de la concurrence entre grandes puissances pour renforcer leurs marges de manœuvre géopolitiques. Dans un Kremlin paré de gris hivernal, le chef de l’exécutif togolais devrait avoir un tête-à-tête mercredi avec son hôte, Vladimir Poutine.
Officiellement, l’invitation émane de Moscou, et l’agenda est empreint de neutralité technique. Lomé évoque le renforcement de la coopération bilatérale en matière de sécurité alimentaire, d’énergie, d’agriculture, de formation, de commerce. Mais derrière ces termes consensuels se profile une réalité plus complexe.
Une diplomatie de « non-alignement actif »
Depuis plusieurs années, Lomé multiplie les signaux d’autonomie stratégique. Après les Sommets Russie-Afrique de Sotchi (2019, 2023), après les accords de coopération militaire signés par plusieurs pays du Sahel avec Moscou (notamment via les sociétés privées de sécurité), le Togo a choisi une voie plus subtile. Pour la diplomatie togolaise la logique est celle de « ni rupture avec l’Occident, ni adhésion inconditionnelle au bloc eurasien ». Une diplomatie qu’on pourrait qualifier de non-alignement actif.
Lors de leur entretien en tête-à-tête, les deux dirigeants évoqueront, d’après la présidence du conseil du Togo, « les grands défis internationaux, en particulier la paix et la sécurité régionales, le changement climatique, les objectifs de développement durable ». Formulation classique, mais significative dans un contexte où la Russie, exclue des forums occidentaux, cherche à asseoir sa légitimité sur la scène africaine comme partenaire désintéressé, opposé à « l’hégémonie néocoloniale ».
Les points névralgiques
Les secteurs mis en avant ne sont pas anodins. D’abord en matière de la sécurité alimentaire, la Russie, premier exportateur mondial de blé et d’engrais, est un interlocuteur incontournable pour le Togo qui ambitionne de devenir une plateforme agro-industrielle régionale. Les sanctions occidentales ont réduit les exportations russes vers l’UE, mais Moscou a redirigé une part croissante vers l’Afrique. Souvent à des conditions préférentielles, voire dans le cadre d’échanges en contrepartie de matières premières.
Ensuite vient le domaine de l’énergie. En effet, la coopération nucléaire civile est un levier important. Rosatom, l’agence nucléaire russe, a signé des mémorandums avec plus d’une dizaine de pays africains pour des centrales à petite échelle (SMR). Le Togo, qui cherche à diversifier son mix énergétique au-delà du gaz et des barrages, n’est pas insensible à cette offre.
Enfin vient la question de la formation et de la sécurité. Si Lomé insiste sur la formation professionnelle et académique, Moscou y voit une opportunité de renforcer son soft power via des bourses, des stages militaires, et des programmes en cybersécurité.
Faure Gnassingbé et l’ombre du Sahel
Bien que le communiqué officiel n’en fasse aucune mention, la situation au Sahel plane sur cette visite. Le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, a modifié profondément l’équilibre sécuritaire régional. Le Togo, frontalier avec le Burkina Faso et le Ghana, se trouve sur la ligne de front d’une instabilité qui progresse vers le Golfe de Guinée. Le pays lui-même a signé un accord de coopération militaire avec la Russie qui a été ratifié le mois dernier par le parlement russe.
En visitant Moscou, Faure Gnassingbé n’envoie pas un signal de ralliement systématique. Mais bien celui d’un dialogue de gestion de crise. Car si l’Occident tarde à proposer une alternative crédible à la dégradation sécuritaire, Moscou, elle, dispose d’une capacité d’intervention rapide, fût-elle controversée.
Cette rencontre s’inscrit dans un mouvement d’une Afrique qui refuse de se laisser enfermer dans les dichotomies « Est-Ouest » ou « Nord-Sud ». Elle réclame un droit à la transaction stratégique qui consistera à négocier avec Pékin sur les infrastructures, avec Washington sur la santé, avec Bruxelles sur la transition verte, avec Moscou sur les céréales ou la défense.
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