Il est des évolutions sociales que nous observons quotidiennement sans toujours en mesurer la portée. Elles s’installent progressivement dans nos habitudes, transforment nos façons de vivre et finissent par modifier profondément les besoins auxquels nos politiques publiques sont appelées à répondre. L’évolution de l’enseignement privé au Togo me paraît particulièrement révélatrice de ce phénomène.
Pendant longtemps, l’école privée a été associée, dans une partie importante de notre société, au choix de familles relativement aisées, désireuses d’offrir à leurs enfants des conditions d’apprentissage jugées meilleures. La recherche d’un encadrement plus attentif, d’une discipline plus rigoureuse ou du prestige attaché à certains établissements pouvait justifier le sacrifice financier consenti. Cette représentation mérite d’être nuancée, notamment au regard de l’ancienneté et de la vocation sociale de nombreuses écoles confessionnelles.
Aujourd’hui, une autre réalité s’impose. Dans bien des quartiers, particulièrement dans les espaces urbains et périurbains en pleine expansion, l’école privée répond à une nécessité de scolarisation. Des familles y inscrivent leurs enfants parce qu’elles y trouvent une école proche, disponible et accessible au quotidien, parfois en l’absence d’une offre publique suffisante. Le choix demeure, certes, mais il s’exerce dans des conditions qui ne correspondent plus nécessairement à celles que l’on associait autrefois à l’enseignement privé.
Ce changement de fonction sociale mérite que nous en tirions toutes les conséquences.
Notre pays connaît depuis plusieurs décennies une croissance démographique soutenue. Le recensement de 2022 établit sa population à plus de huit millions d’habitants, dont près de 2,2 millions dans le Grand Lomé. Les villes s’étendent, les périphéries se densifient, de nouveaux quartiers naissent et accueillent des familles dont les besoins éducatifs apparaissent bien avant que les équipements collectifs ne soient toujours disponibles.
L’urbanisation a sa propre cadence. Les écoles publiques, elles, doivent être programmées, financées, construites, équipées et dotées d’enseignants. Entre la naissance d’un besoin et la réponse institutionnelle, un décalage peut s’installer. L’initiative privée vient souvent occuper cet espace.
L’ampleur de sa contribution est désormais incontestable. Selon les statistiques officielles de l’année scolaire 2025-2026, près de 827 000 élèves togolais, du préscolaire au secondaire, sont scolarisés dans des établissements ne relevant pas de l’enseignement public, soit environ 29 % des effectifs nationaux.
La situation de certains territoires est encore plus révélatrice. Dans la commune de Golfe 6, les données reprises dans le plan communal de développement 2022-2026 indiquent que plus de 80 % des élèves du primaire fréquentaient des établissements privés. Entre 2016 et 2020, le nombre d’écoles primaires privées y était passé de 170 à 192, contre 17 à 19 écoles publiques.
Ces chiffres, dont l’ancienneté appelle une actualisation, illustrent une réalité essentielle : dans certains territoires, la scolarisation des enfants repose très largement sur des capacités d’accueil créées en dehors de l’enseignement public.
Que serait aujourd’hui l’état de notre système éducatif sans cette contribution ? Combien de salles de classe supplémentaires l’État devrait-il construire ? Combien d’enseignants devrait-il recruter ? Quels investissements seraient nécessaires pour accueillir les enfants actuellement scolarisés dans ces établissements ?
Dépasser les représentations anciennes de l’école privée
Ces questions invitent à dépasser les représentations anciennes de l’école privée.
Elles ne doivent cependant pas conduire à idéaliser ce secteur. Les établissements privés présentent des différences considérables de qualité, de moyens, de vocation et de modèle économique. Certains proposent un enseignement haut de gamme, d’autres fonctionnent avec des ressources limitées et accueillent des enfants de familles modestes. La qualité des infrastructures, les conditions d’emploi des enseignants et les résultats pédagogiques méritent partout une vigilance soutenue. La contribution quantitative du privé à l’effort de scolarisation ne suffit pas, à elle seule, à établir la qualité du service rendu.
Elle suffit, en revanche, à justifier que sa place dans notre politique éducative soit examinée avec un regard renouvelé.
Car cette évolution soulève une autre question, plus fondamentale encore, qui touche à notre conception de la justice sociale.
Deux enfants togolais naissent avec le même droit à l’éducation. Le premier trouve une école publique à proximité de son domicile et bénéficie directement de l’effort financier de la collectivité. Le second vit dans un quartier où l’offre publique est insuffisante ou difficilement accessible. Ses parents doivent l’inscrire dans une école privée et supporter des frais de scolarité qui peuvent peser lourdement sur leur budget familial.
Leur droit est identique. Les conditions dans lesquelles ils peuvent l’exercer sont profondément différentes.
Peut-on considérer cette différence comme une simple affaire de choix individuel lorsque l’une des familles ne dispose pas, dans les faits, d’une alternative publique satisfaisante ?
C’est ici que se situe, à mes yeux, le cœur du problème. L’État a une responsabilité particulière en matière d’éducation parce que celle-ci conditionne l’exercice de nombreux autres droits, la mobilité sociale, l’autonomie des individus et la capacité d’une nation à construire son avenir. Cette responsabilité implique de prendre en considération les conditions réelles dans lesquelles les citoyens accèdent au service éducatif.
La solidarité nationale doit pouvoir atteindre l’enfant là où il se trouve, y compris lorsque son parcours scolaire s’accomplit dans un établissement qui ne relève pas directement de l’administration publique.
Cette exigence ne commande nullement de subventionner indistinctement toutes les écoles privées. L’argent public doit être mobilisé selon des critères d’intérêt général, de nécessité sociale, de qualité et de responsabilité. Les situations des établissements, comme celles des familles, sont trop diverses pour justifier un régime uniforme.
Elle invite en revanche à s’interroger sur les mécanismes par lesquels notre pays répartit l’effort national d’éducation.
L’enseignement privé participe aujourd’hui à cet effort dans des proportions significatives. Ses promoteurs financent les infrastructures et les équipements, assument les charges de fonctionnement, recrutent et rémunèrent leurs personnels. Les familles contribuent directement au financement de cette offre, tandis que les pouvoirs publics en fixent les conditions d’exercice et en contrôlent la conformité.
Il est légitime que l’État impose des normes exigeantes. La sécurité des enfants, la qualification des enseignants, la qualité des apprentissages et le respect des obligations sociales doivent être garantis dans tous les établissements. Ces exigences constituent précisément l’une des expressions de sa responsabilité.
Mais leur mise en œuvre doit aussi tenir compte de la diversité des opérateurs et des besoins auxquels ils répondent. Les droits administratifs, les contraintes d’autorisation et les obligations de fonctionnement devraient s’inscrire dans une politique cohérente, capable de reconnaître la contribution sociale des établissements sans affaiblir les exigences de qualité.
La question du soutien public mérite la même attention. En décembre 2025, l’Union des fondateurs des écoles privées laïques du Togo rappelait officiellement, lors d’échanges avec les autorités éducatives, que ses établissements ne bénéficiaient pas de subventions de l’État. Cette préoccupation mérite un examen attentif, particulièrement pour les écoles dont la présence répond à des insuffisances identifiées de l’offre publique.
Il serait cependant réducteur de ramener le débat à une revendication générale d’aides financières. Le véritable enjeu est de savoir comment mieux organiser l’ensemble des ressources disponibles, publiques et privées, au service d’un droit qui demeure universel.
Une première évolution consisterait à intégrer plus finement les dynamiques démographiques et territoriales dans la planification scolaire. L’implantation des établissements, leur capacité d’accueil et les besoins prévisibles devraient être appréciés à l’échelle des communes et des quartiers. Les collectivités territoriales ont, à cet égard, un rôle important à jouer dans l’identification et l’anticipation des besoins.
Une deuxième orientation pourrait être la reconnaissance d’établissements privés concourant, dans des conditions précisément définies, à la satisfaction de besoins éducatifs insuffisamment couverts par l’offre publique. Cette reconnaissance pourrait ouvrir la voie à des conventions fixant des engagements réciproques, notamment en matière de frais de scolarité, de qualité pédagogique, de conditions de travail et d’accueil des enfants issus de familles modestes.
Enfin, une politique de solidarité éducative pourrait envisager des aides ciblées au bénéfice des élèves les plus vulnérables, indépendamment du statut de leur établissement, lorsque leur scolarisation dans le privé répond à une nécessité objectivement établie. De tels dispositifs devraient être rigoureusement encadrés afin que les ressources publiques bénéficient effectivement aux enfants et ne deviennent pas des avantages sans contrepartie.
Ces orientations demanderaient des études approfondies, des arbitrages budgétaires et une concertation avec les acteurs concernés. Elles méritent d’être examinées dans le cadre de l’actualisation du Plan sectoriel de l’éducation engagée par les pouvoirs publics.
Il faut poursuivre résolument les investissements dans l’école publique, améliorer ses capacités d’accueil, renforcer la formation et les conditions d’exercice des enseignants, réduire les disparités territoriales et élever la qualité des apprentissages. C’est une responsabilité fondamentale de l’État, dont la portée demeure entière.
Mais la politique éducative doit aussi regarder la société telle qu’elle évolue et reconnaître toutes les ressources qui concourent effectivement à la réalisation de ses ambitions.
La manière dont une nation traite l’éducation révèle, au-delà de ses choix budgétaires, l’idée qu’elle se fait de la solidarité entre ses citoyens. L’enfant scolarisé dans une école privée par nécessité participe du même avenir collectif que celui accueilli dans une école publique. Les moyens mobilisés pour leur instruction peuvent différer. La responsabilité de la nation à leur égard demeure la même. C’est à cette responsabilité commune que notre politique éducative doit désormais donner une traduction plus complète.
Jonas SILIADIN
Président national du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD)




















