À Madagascar, la junte militaire multiplie les procédures pour corruption et atteinte à la sûreté de l’État. Très ciblée politiquement, elle vise presque exclusivement les réseaux de l’ancien président Rajoelina. Cette stratégie judiciaire, fondée sur des incriminations souvent larges et floues, alimente les soupçons de purge politique et pose la question d’une consolidation durable du pouvoir militaire sous couvert de lutte contre l’impunité.
Depuis quelques jours, deux nouvelles affaires concentrent l’attention à Antananarivo : l’ancien ministre de l’Éducation nationale Paul Rabary et l’ex-secrétaire général du ministère du Tourisme Yves Maurice Rakotoniaina ont été placés en détention provisoire pour complot et tentative de déstabilisation, tandis que le député Naivo Raholdina et l’ancien chef fokontany d’Anosizato, Jean Nirina Rafanomezantsoa, ont été écroués dans le cadre d’une vaste affaire foncière. Officiellement, il s’agit d’appliquer une politique de “tolérance zéro” contre la corruption et les atteintes à la sûreté de l’État, dans la droite ligne du discours du colonel Michaël Randrianirina depuis son coup de force d’octobre 2025.
Mais le profil des personnes visées au cours de ces sept derniers mois – presque toutes associées à l’ancien président Andry Rajoelina ou critiques de la transition – et la répétition des mêmes incriminations nourrissent l’idée d’une instrumentalisation de la justice au service de la consolidation du pouvoir militaire.
Une campagne judiciaire structurée contre les réseaux d’Andry Rajoelina
Les affaires Rabary–Rakotoniaina et Raholdina–Nirina ne sont que les derniers épisodes d’une série ouverte dès la prise de pouvoir du colonel Randrianirina. Ancien ministre de l’Éducation et acteur politique en vue, Paul Rabary est accusé, avec Yves Maurice Rakotoniaina, de complot, association de malfaiteurs et atteinte à la sûreté de l’État, sur la base notamment de conversations WhatsApp et de la découverte de sommes importantes lors de perquisitions, que la justice soupçonne d’avoir servi à financer des actions de déstabilisation.
De son côté, Naivo Raholdina est impliqué dans des litiges fonciers marqués par des destructions de clôtures, des violences et des conflits d’occupation de terrains, tandis que Jean Nirina Rafanomezantsoa est poursuivi pour occupation illégale, vente présumée d’une parcelle de l’État et faux témoignage. Tous deux ont été placés sous mandat de dépôt, respectivement à Imerintsiatosika et Antanimora, à l’issue d’un déferrement très médiatisé.
Ces dossiers s’ajoutent à une liste déjà longue de figures rajoelinistes dans le collimateur : la députée et ex-ministre Marie Michelle Sahondrarimalala a été arrêtée après une levée d’immunité contestée par plusieurs juristes ; l’ex-président du Sénat Richard Ravalomanana et l’ancien chargé de mission Soalihy Moussa ont subi perquisitions, convocations et placements en détention dans un flou juridique persistant ; le haut fonctionnaire Edgard Razafindravahy a vu son domicile perquisitionné sans que des charges précises ne soient publiquement détaillées. S’y ajoutent Augustin Andriamananoro, ancien ministre et proche d’Andry Rajoelina, visé par des perquisitions après la levée de son immunité, ainsi que l’ex-allié Vy Vato, placé en garde à vue pour “déstabilisation” et “atteinte à la sûreté de l’État”.
Un droit à géométrie variable à Madagascar
Au centre de cette mécanique, la garde des Sceaux Fanirisoa Ernaivo, revenue d’exil, revendique une offensive anticorruption de grande ampleur, appuyée par un discours de rupture avec l’impunité et par des mesures spectaculaires comme l’annonce du recours au détecteur de mensonges pour les futurs ministres. Mais dans un pays où la corruption traverse tous les camps, le fait que les principaux dossiers concernent quasi exclusivement l’entourage d’Andry Rajoelina interroge la neutralité de cette “vertu” érigée en instrument de gouvernement.
Les contradictions autour du traitement de l’ancien président témoignent aussi d’une interprétation du droit à géométrie variable. La Garde des Sceaux conteste en effet la légitimité de l’élection du président Rajoelina. Ce qui ne l’empêche pas simultanément de le voir traduire devant la Haute-Cour de Justice, précisément compétente pour juger les chefs de d’Etats. Citons aussi le cas de Raissa Razaivola qui défraye la chronique depuis octobre 2025.
Proche de membres de la Refondation, elle avait bénéficié d’une sortie prison alors qu’elle purgeait une peine de droit commun. De nouveau incarcérée depuis le mois de février, elle conserverait des liens haut-placés avec des membres du nouveau régime. Un signal supplémentaire qu’aucune faction n’est exempte de conflits d’intérêts sur la Grande-Ile….
Plus largement, plusieurs analyses soulignent que la justice est devenue le bras armé d’un pouvoir issu de la rue mais anxieux de sécuriser sa position avant les prochaines échéances face à un ex-président qui bénéficie toujours de solides partisans politiques et d’un soutien d’une partie de l’opinion publique.
Les procédures contre les rajoelinistes, qui combinent chefs d’accusation graves, communication politique appuyée et opacité sur les preuves, plaident pour une logique de purge politique, même si certains éléments matériels (fonds saisis, plaintes foncières, rapports d’enquête) restent à documenter plus précisément dossier par dossier. Ce point mériterait un travail de vérification fine sur les actes d’accusation et les décisions judiciaires déjà rendues. Une telle table rase pourrait aussi préparer le terrain à une éventuelle candidature de la Garde des Sceaux à l’horizon 2027. Politicienne expérimentée, elle avait été candidate sous les couleurs du PATRAMA.
De la purge des anciens aux critiques de la junte
La “chasse aux sorcières” ne s’en tient plus uniquement aux rajoelinistes déclarés. Dans un second temps, le champ des cibles s’élargit à ceux qui contestent la trajectoire de la transition. Des officiers comme le colonel Patrick Rakotomamonjy – qui avait dénoncé en début d’année des pratiques de corruption au sein des nouvelles autorités- sont ainsi accusés de complot ou de participation à des réseaux visant à renverser le président de la Refondation de la République, le colonel Randrianirina, parfois en lien supposé avec des acteurs étrangers ou des figures comme l’ancien militaire français Guy Baret, présenté par la communication du régime comme le pivot d’un “réseau de conspiration criminelle internationale”.
Les qualifications d’atteinte à la sûreté de l’État, de complot et de “déstabilisation” sont devenues le lexique standard pour toutes les contestations internes jugées dangereuses. Parallèlement, la génération Z, qui avait massivement soutenu la junte à l’automne 2025, se retrouve à son tour visée.
Après plusieurs mois de tolérance relative, les principaux leaders de ce mouvement ont été arrêtés le 12 avril, alors qu’ils tentaient de relancer des mobilisations contre une transition accusée de confisquer la “révolution”, de verrouiller le jeu politique et de ne pas répondre aux attentes sociales. Des ONG, comme Amnesty International dénoncent l’usage “d’accusations délibérément vagues de complot criminel, de menace à la sécurité nationale ou de déstabilisation de l’État” pour réduire au silence militant de la Gen Z et membres de la société civile. Des cas comme celui de quatre jeunes manifestants arrêtés pour avoir simplement appelé à protester contre la junte illustrent ce glissement d’une répression d’anciens dignitaires à une répression plus diffuse des voix critiques.
À ces dossiers s’ajoutent des tensions avec l’étranger, comme l’expulsion du colonel de gendarmerie français Pierre Couve, attaché de sécurité intérieure à l’ambassade de France, accusé “d’actes de déstabilisation”, ou la mise en cause de diplomates et d’acteurs économiques étrangers soupçonnés de soutenir des complots contre le régime.
Pour plusieurs observateurs, cette “complotite” généralisée s’inscrit dans une stratégie de victimisation qui permet de légitimer la concentration des pouvoirs entre les mains d’un noyau de hauts gradés, tout en cherchant des appuis extérieurs afin de garantir la sécurité du régime, notamment du côté de la Russie. Plus le temps passe, plus la Grande Île semble s’installer sous la chape d’une junte militaire dont la gouvernance politique risque de dégrader durablement son image auprès des partenaires extérieurs et de figer les attentes d’une jeunesse assoiffée de réformes structurelles.
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