À Abuja, le Parlement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a célébré ses 25 ans d’existence dans un climat solennel, rythmé par les hommages aux pères fondateurs et les appels à l’unité régionale. Mais derrière le cérémonial, la tonalité du discours prononcé par sa présidente, Hadja Memounatou Ibrahima, révèle une institution à la croisée des chemins, coincée entre idéal panafricain et urgences de terrain.
D’emblée, la présidente a convoqué l’histoire. Celle d’une « communauté de destin » héritée du général nigérian Yakubu Gowon et du président togolais Gnassingbé Eyadéma, deux figures fondatrices dont elle a salué « la clairvoyance ». Une manière de rappeler que l’institution parlementaire régionale est née d’une ambition politique visant à faire de l’Afrique de l’Ouest un ensemble solidaire, au-delà des frontières nationales.
La liste des invités traduisait l’épaisseur diplomatique de l’événement. Représentants du Sénat nigérian, délégation togolaise conduite par le président du Sénat Barry Moussa Barqué, président du Conseil national de transition guinéen, figures parlementaires du Liberia et du Ghana… À travers eux, ce sont plusieurs visages de la région qui se sont retrouvés sous un même toit.
Le parlement de la CEDEAO veut plus de poids
Le Nigeria, hôte et moteur économique de la CEDEAO, a été placé au centre du décor. La présidente n’a pas manqué d’adresser ses remerciements au président Bola Ahmed Tinubu, soulignant le rôle du pays comme pilier politique et logistique de l’organisation.
Par ailleurs, le Parlement veut peser davantage. Longtemps cantonné à une fonction consultative, il revendique désormais des prérogatives élargies, en matière législative, budgétaire et de contrôle des politiques communautaires.
« D’une chambre consultative, nous sommes devenus un véritable acteur de décision », a insisté Hadja Memounatou Ibrahima, plaidant pour un renforcement institutionnel présenté non comme une ambition personnelle, mais comme une exigence démocratique.
Une déclaration qui sonne comme une mise en garde adressée aux exécutifs nationaux. La CEDEAO ne peut plus être seulement une organisation de chefs d’État, elle aspire à devenir un espace politique où la voix des peuples compte.
Sécurité, démocratie : les fissures sous la célébration
Mais l’heure n’était pas seulement à l’autosatisfaction. La présidente a évoqué sans détour la situation en Guinée-Bissau, pays énigmatique de la région, coutumier des coups d’État et des instabilités institutionnelles. Une inquiétude partagée au sein de la CEDEAO, dont l’un des piliers rhétoriques reste la défense de l’ordre constitutionnel.
L’autre sujet majeur portait sur le terrorisme. Qualifiée de menace « la plus pernicieuse », l’insécurité sahélienne continue de déborder vers les pays côtiers. Cinq des dix États les plus touchés seraient, selon la présidente, membres de la CEDEAO. Dans ce contexte, elle appelle à une coopération sécuritaire élargie, y compris avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Un signal politique discret, mais significatif, à l’heure où les relations entre la CEDEAO et les régimes militaires sahéliens oscillent entre fermeté diplomatique et nécessité pragmatique.
Première femme à diriger l’institution depuis sa création, Hadja Memounatou Ibrahima a inscrit son propre parcours dans une narration politique plus large portant sur l’émancipation progressive des femmes en Afrique de l’Ouest. Elle a plaidé en faveur des quotas et d’une meilleure représentation des jeunes, rappelant que sans inclusion, la démocratie reste incomplète.
Des mots forts, mais familiers, dans une région où les textes avancent parfois plus vite que la réalité politique.
Après 25 ans d’existence, le Parlement de la CEDEAO doit maintenant démontrer sa capacité à influencer réellement les trajectoires politiques de la région. Libre circulation inachevée, monnaie unique toujours hypothétique, transitions politiques fragiles, les obstacles ne cessent de s’accumuler. Le jubilé d’argent se voulait fondateur d’« une ère nouvelle ». Reste à savoir si cette promesse survivra aux turbulences ouest-africaines.
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