C’est un jugement qui dépasse le seul cadre pénal. En portant à 30 ans de réclusion la peine du général Kadangha, ancien chef d’état-major général des Forces armées togolaises, la cour d’appel militaire a envoyé, le 27 février 2026, un signal d’une rare intensité dans une institution réputée opaque et hiérarchiquement verrouillée.
Nous sommes dans la nuit du 3 au 4 mai 2020. Le colonel Bitala Madjoulba, commandant du 1er Bataillon d’intervention rapide (1er BIR), est retrouvé mort dans son bureau au camp militaire de Lomé, quelques heures après l’investiture du président Faure Gnassingbé. Les expertises médico-légales concluent à un tir mortel au cou, effectué avec l’arme de service de la victime. Très vite, le choc dépasse les casernes. L’assassinat d’un officier supérieur, au cœur même du dispositif sécuritaire, nourrit soupçons et rumeurs, dans un pays où l’armée demeure un pilier central dans la gestion du pays.
Condamnation alourdie pour le général Kadangha et Cie
En première instance, le général Kadangha avait été condamné à 20 ans de réclusion criminelle dans l’affaire Madjoulba. La cour d’appel militaire a choisi d’alourdir la peine à 30 ans, assortie d’une destitution de son grade. Une sanction exceptionnelle pour un ancien patron de l’armée. Selon des témoins présents à l’audience, l’annonce du verdict a suscité stupeur et murmures, tant la figure du général incarnait un pan entier de l’appareil sécuritaire togolais.
Les colonels Ali Kodjo et Bouwè Palakiyem écopent, eux aussi, de 20 ans de réclusion. En revanche, le lieutenant-colonel Agbongou Komlan Senam, commandant en second du 1er BIR au moment des faits, voit sa relaxe confirmée. Une décision qui met fin, pour lui, à plusieurs années de procédure et d’incertitude. Le Caporal-Chef Songuine Yendoukoa prend 25 ans de prison au lieu de 15. Le commandant Atekpe écope de 3 ans au lieu de 0 précédemment. Leilatou Akouna garde ses 5 ans de prison.
En outre, les six condamnés verseront à l’État la somme de 2 milliards de francs CFA au titre de dommages et intérêts, contre 1 milliard décidé en première instance.
Ce durcissement des peines correspond aux réquisitions du parquet général, qui avait plaidé pour une lecture plus sévère des responsabilités dans l’affaire Madjoulba. Il traduit aussi une volonté apparente de clore un dossier devenu politiquement et symboliquement explosif.
Au-delà des condamnations individuelles, le procès soulève la question de la gestion des rivalités internes au sein des Forces armées togolaises. Le 1er BIR, unité d’élite créée pour répondre aux menaces sécuritaires, occupe une position stratégique dans l’architecture de défense du pays. La mort de son commandant, dans des circonstances encore contestées dans l’opinion, a mis en lumière des tensions rarement exposées au grand jour.
Pour le pouvoir togolais, la fermeté du verdict peut être lue comme un message de discipline. Mais pour une partie des observateurs, la sévérité accrue en appel alimente aussi les interrogations sur les dynamiques internes de l’institution militaire. Dans un système où l’équilibre des forces est un élément clé de la stabilité politique, la chute d’un ancien chef d’état-major n’est jamais un simple fait divers judiciaire.
Une vérité judiciaire contestée
Depuis 2020, l’affaire Madjoulba nourrit un débat national persistant sur la vérité judiciaire. Les conclusions médico-légales ont laissé place à de multiples interprétations. Suicide maquillé ? Assassinat interne ? Rivalités de commandement ? Les audiences en appel, marquées par des témoignages chargés d’émotion et des confrontations juridiques soutenues, n’ont pas dissipé toutes les zones d’ombre aux yeux de l’opinion vu que le tir mortel était parti de l’arme de service du chef corps.
Le verdict plus sévère que celui de première instance vise sans doute à consolider l’autorité de la décision judiciaire. Reste que, dans les casernes comme dans la société civile, la question de la transparence et de la responsabilité au sommet de l’appareil sécuritaire demeure sensible.
Dans un contexte régional marqué par l’instabilité et la montée des menaces jihadistes au Sahel, le Togo mise sur la cohésion de ses forces armées. L’affaire Madjoulba, en exposant publiquement les fractures possibles au sein de la hiérarchie, rappelle la fragilité de cet équilibre.
Le jugement du 27 février referme-t-il définitivement le dossier ? Sur le plan judiciaire, peut-être. Sur le plan politique et symbolique, la cicatrice reste visible. Car lorsqu’un officier de haut rang tombe sous les balles au cœur d’un camp militaire, c’est toute la chaîne de commandement qui se retrouve, un instant, sous le regard scrutateur de la nation.
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