La CEDEAO a décidé de maintenir le lancement de l’Eco en 2027. Mais l’économiste togolais Kako Nubukpo estime que les conditions politiques restent insuffisantes pour faire émerger une véritable monnaie commune ouest-africaine. Pour le professeur titulaire de sciences économiques, les divergences entre l’UEMOA, les pays non membres de l’UEMOA et l’AES dépassent désormais les seuls critères macroéconomiques.
Le calendrier de lancement de l’Eco en 2027 est-il encore réaliste ? Sur le plan formel, oui. Sur le plan politique, beaucoup moins. C’est en substance l’analyse développée par Kako Nubukpo dans une interview consacrée aux perspectives monétaires de l’Afrique de l’Ouest dans les colonnes de Financial Afrik.
Professeur titulaire de sciences économiques à l’Université de Lomé et au Cirad, en France, l’économiste considère que plusieurs préalables restent à réunir avant de pouvoir donner corps à une monnaie commune à l’ensemble des pays de la CEDEAO.
Des critères de convergence qui ne suffisent plus
Pour Kako Nubukpo, les performances macroéconomiques de certains grands pays de la région permettent déjà d’envisager techniquement la création de l’Eco. Il cite notamment le Ghana et le Nigeria, dont les indicateurs se sont améliorés sur plusieurs paramètres.
Le Ghana aurait ramené son inflation autour de 5 %, tandis que celle du Nigeria se situerait entre 10 % et 15 %. Sur le déficit budgétaire, ces deux économies seraient proches du seuil de 4 % du PIB évoqué dans les critères de convergence. Le Nigeria dispose en outre, selon l’économiste, de réserves de change correspondant à environ onze mois d’importations, bien au-delà du niveau requis de trois à six mois.
Le problème se situe désormais ailleurs, estime-t-il : dans les divergences au sein même de l’UEMOA. Il cite notamment le Sénégal, dont la dette publique dépasserait 130 % du PIB, à rebours des critères de convergence, alors que la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin présentent, selon lui, une situation plus favorable.
Le Nigeria, pièce maîtresse mais incertaine
Le rôle du Nigeria apparaît central dans toute perspective de monnaie ouest-africaine. Première économie de la région, le pays dispose de la capacité économique et des réserves nécessaires pour jouer un rôle moteur. Mais son engagement politique dans un projet monétaire commun reste, aux yeux de Kako Nubukpo, incertain.
L’économiste rappelle qu’Abuja a historiquement été réticente à partager sa souveraineté monétaire. Il cite notamment la création de la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO) en 2000, au cours de laquelle le Nigeria n’aurait pas souhaité que ses recettes pétrolières soient prises en compte dans le mécanisme de compensation de la zone.
Pour lui, la question fondamentale est donc moins celle de la capacité technique à créer une monnaie que celle de la volonté politique de partager la souveraineté monétaire et, surtout, d’organiser une véritable solidarité budgétaire.
L’AES complique davantage l’équation
La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao constitue un autre obstacle majeur. Kako Nubukpo relève un paradoxe : ces trois pays ont quitté l’organisation régionale tout en demeurant dans l’UEMOA et bénéficieraient actuellement d’un niveau élevé de réserves de change, notamment grâce aux performances de leurs exportations minières.
Selon l’économiste, une réintégration rapide de ces États dans la Cédéao n’est pas à attendre. Il défend dès lors une approche différente : sortir du face-à-face Cédéao-UEMOA pour réfléchir à une monnaie commune à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest.
C’est dans cette perspective qu’il reprend l’idée d’une « monnaie commune » plutôt que d’une « monnaie unique », inspirée notamment de la « Déclaration de Lomé » de 2021. Cette distinction est centrale dans son raisonnement.
Deux philosophies monétaires difficiles à concilier
Pour Kako Nubukpo, les discussions autour de l’Eco se heurtent à une incompatibilité entre deux conceptions de la politique monétaire. D’un côté, le modèle du franc CFA repose sur l’arrimage à l’euro et sur une priorité donnée à la stabilité des prix et à la maîtrise de l’inflation. De l’autre, le projet d’Eco porté dans le cadre de la Cédéao est présenté par l’économiste comme davantage orienté vers la croissance, l’emploi et l’activité économique, avec une plus grande tolérance à l’inflation.
Cette différence se retrouve également dans la conception des banques centrales. La BCEAO fonctionne selon un modèle unitaire, avec une répartition identique du capital entre les États membres, tandis que le modèle envisagé pour l’Eco-Cédéao serait celui d’une banque centrale fédérale, dans lequel le poids de chaque État serait lié à son poids économique.
L’économiste estime que les pays de l’UEMOA doivent clarifier leur stratégie. S’ils souhaitent poursuivre seuls la réforme engagée depuis 2019, ils devraient, selon lui, l’assumer clairement et éviter d’utiliser le terme « Eco », source de confusion avec le projet de monnaie unique de la Cédéao.
Il évoque même la possibilité d’un changement de nom, citant notamment « Wari » ou « Cauri », et estime que le périmètre de la future union pourrait être élargi à d’autres pays comme le Ghana.
ECO en 2027 comme étape transitoire ?
Plutôt qu’un passage immédiat à une monnaie unique, Kako Nubukpo défend une phase d’apprentissage. Il propose une monnaie commune pouvant jouer le rôle de monnaie pivot, rattachée à un panier de devises.
Dans ce schéma, les monnaies nationales conserveraient leur existence tout en étant liées à cette monnaie commune par des taux de change fixes mais ajustables. Un mécanisme de fluctuation permettrait ensuite de faire progressivement converger les différentes monnaies avant, éventuellement, de parvenir à une monnaie unique.
Une telle approche permettrait, selon lui, de tenir compte des trois espaces qui structurent désormais l’Afrique de l’Ouest : l’UEMOA, les pays de la Cédéao qui n’en sont pas membres et l’AES.
La souveraineté monétaire au centre du débat
Au-delà des mécanismes techniques, Kako Nubukpo replace la question de la monnaie dans celle de la souveraineté. Il considère que les États de l’UEMOA devront, à terme, être en mesure de gérer leur propre monnaie s’ils entendent exercer pleinement leur souveraineté. L’économiste reconnaît les avantages associés à la stabilité et à la maîtrise de l’inflation, mais conteste l’idée selon laquelle cette stabilité suffirait à clore le débat sur l’autonomie monétaire.
Il porte également un regard critique sur les effets de cette architecture monétaire sur la redistribution des richesses. Selon lui, les réserves de change reposent en grande partie sur l’activité des producteurs africains, alors que les bénéfices du système seraient davantage captés par les élites urbaines et les populations les plus intégrées aux circuits mondialisés.
« Pas de monnaie Cédéao sans solidarité budgétaire »
Au terme de son analyse, Kako Nubukpo revient à ce qu’il considère comme la question centrale : le niveau de consensus politique nécessaire à une véritable union monétaire.
À ses yeux, la création d’une monnaie commune ouest-africaine ne pourra pas reposer uniquement sur des critères macroéconomiques. Elle nécessitera une solidarité budgétaire entre des États aux trajectoires économiques, aux intérêts et désormais aux orientations politiques de plus en plus différenciés.
Son approche consiste donc à privilégier une monnaie commune susceptible de créer un espace de dialogue entre l’UEMOA, la Cédéao non-UEMOA et l’AES. Cette monnaie pourrait, selon lui, faire le lien entre les différentes philosophies économiques et monétaires de la région : l’orthodoxie monétaire de la zone franc, l’approche plus volontariste des pays de la Cédéao non membres de l’UEMOA et la revendication de souveraineté portée par l’AES.
À moins d’un an de l’échéance annoncée de 2027, le débat sur l’Eco apparaît ainsi moins comme une simple question de calendrier que comme un problème de gouvernance, de souveraineté et de solidarité entre États. Pour Kako Nubukpo, c’est précisément sur ce terrain politique que se jouera la faisabilité du projet.
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