L’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba, ancien chef de la transition burkinabè, du Togo vers le Burkina Faso le 17 janvier 2026, suscite le courroux d’Alassane Ouattara. Le président ivoirien aurait mal accueilli cette décision, y voyant non seulement un affront diplomatique, mais surtout un dangereux précédent. Pourtant, derrière cette indignation se cache une contradiction criante. C’est précisément Dramane Ouattara qui, depuis plus d’une décennie, a fait de l’extradition politique un outil central de sa diplomatie judiciaire en Afrique de l’Ouest.
Le raisonnement d’Abidjan est clair ! L’extradition de Damiba risque d’ouvrir une brèche dans laquelle pourraient tomber des exilés politiques actuellement protégés par des États voisins — notamment ceux réfugiés en Côte d’Ivoire, comme certains opposants maliens ou burkinabè critiques envers les régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le gouvernement ivoirien envisagerait même d’harmoniser les positions avec ses « homologues » pour éviter que ce type de transfert ne devienne systématique.
Mais cette inquiétude sonne faux. Car si l’extradition de Damiba pose effectivement problème, ce n’est pas parce qu’elle est inédite, mais parce qu’elle retourne contre Ouattara une arme qu’il a lui-même affûtée pendant des années.
Les extraditions au profit d’Alassane Ouattara
Depuis son accession au pouvoir en 2011, après la crise post-électorale sanglante qui a suivi le refus de Laurent Gbagbo de céder le pouvoir, Alassane Ouattara a multiplié les demandes d’extradition — toujours à sens unique, toujours contre ses adversaires.
En 2012, il obtient du Togo l’extradition de Moïse Lida Kouassi, ancien ministre de la Défense de Gbagbo, réfugié à Lomé. L’opération, menée en pleine normalisation post-conflit, était alors saluée comme un « retour à l’État de droit ». Mais personne n’ignorait qu’il s’agissait surtout d’éliminer symboliquement les derniers piliers du régime déchu.
La même année, en juin 2012, 41 Ivoiriens réfugiés au Liberia sont rapatriés manu militari vers Abidjan, accusés d’avoir participé aux violences post-électorales. Leur procès, expéditif, sera largement critiqué par les organisations de défense des droits humains.
En janvier 2013, c’est au tour du Ghana de céder à la pression ivoirienne. Ainsi, Charles Blé Goudé, figure emblématique de la jeunesse gbagboiste, est arrêté à Accra et extradé vers Abidjan. Il passera près de dix ans en détention avant d’être finalement acquitté par la Cour pénale internationale en 2021. Un verdict qui n’a jamais été véritablement reconnu par les autorités ivoiriennes.
Plus récemment, en septembre 2025, Alassane Dramane Ouattara a franchi une nouvelle ligne rouge. Son gouvernement a invité officiellement à Abidjan le journaliste béninois Hugues Comlan Sossoukpe, cyberactiviste connu pour ses critiques virulentes contre le président Patrice Talon. Une fois sur place, sous couvert d’un colloque sur le numérique, Sossoukpe (qui détenait un passeport de refugié du Togo) a été arrêté et livré aux autorités béninoises. Un piège diplomatique digne des heures les plus sombres de la Realpolitik africaine.
La règle du jeu à géométrie variable
Il est donc édifiant de voir aujourd’hui Ouattara s’inquiéter d’un « précédent dangereux » en matière d’extradition, alors qu’il en a été, pendant plus de quinze ans, le principal artisan. Sa critique n’est pas fondée sur le principe de l’asile politique ou du droit à un procès équitable, mais sur un calcul purement stratégique. Il refuse que ses propres pratiques soient retournées contre lui ou ses alliés.
Car si la Côte d’Ivoire abrite aujourd’hui plusieurs figures contestataires venues du Mali, du Burkina ou même du Niger, c’est moins par générosité que par opportunisme. Ces exilés servent de caisse de résonance contre des régimes rivaux, notamment ceux de l’AES, perçus comme hostiles à l’influence française — et donc à celle d’Abidjan.
L’affaire Damiba révèle en réalité une fracture plus profonde. Dans la sous-région, la justice est devenue un prolongement de la diplomatie, et où les extraditions obéissent non pas à des normes juridiques communes, mais à des alignements politiques changeants. Ce n’est plus le droit qui guide les États, mais les rapports de force.
Dans ce contexte, la protestation d’Ouattara ressemble moins à une défense des principes qu’à un aveu d’impuissance. En effet, le système qu’il a contribué à construire commence à lui échapper. Et si demain, un autre pays décidait d’extrader un de ses proches — ou pire, un de ses anciens complices — au nom de la « coopération judiciaire », Abidjan aurait bien du mal à invoquer la morale. Car en Afrique de l’Ouest, comme ailleurs, on ne peut pas à la fois jouer avec le feu et s’étonner de se brûler.
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