Au Burkina Faso, la transition militaire engagée depuis le coup d’État de septembre 2022 franchit un nouveau palier. Après avoir suspendu l’ensemble des partis politiques, les autorités de Ouagadougou s’apprêtent désormais à les dissoudre purement et simplement. L’annonce, faite jeudi à l’issue du Conseil des ministres, marque une rupture nette avec le pluralisme politique, pourtant inscrit au cœur de la Constitution burkinabè.
La présidence justifie cette décision par la nécessité de « préserver l’unité nationale » et de « renforcer la cohérence de l’action gouvernementale », estimant que la prolifération des formations politiques aurait nourri les divisions et fragilisé le tissu social. Un argumentaire classique, déjà entendu sous d’autres régimes autoritaires du continent, où la fragmentation partisane est présentée comme un obstacle au redressement national.
Une réforme politique sans les politiques
Le ministre de l’Administration territoriale, Émile Zerbo, a précisé qu’un projet de loi sera prochainement soumis à l’Assemblée législative de transition afin d’officialiser la dissolution des partis politiques. Le texte prévoit également le transfert de leurs biens à l’État, consacrant ainsi l’effacement juridique, matériel et symbolique des forces politiques organisées.
Cette réforme pose un paradoxe majeur : elle prétend refonder le système politique tout en éliminant ses principaux acteurs. En l’absence de partis politiques, aucun mécanisme structuré de médiation entre la société et le pouvoir ne subsisterait, laissant place à une gouvernance verticale, dominée par l’appareil militaire et ses relais civils cooptés.
Depuis son accession au pouvoir, le capitaine Ibrahim Traoré assume une rupture avec les standards démocratiques libéraux. Portant un discours souverainiste et ouvertement anti-impérialiste, il revendique une légitimité fondée non sur les urnes, mais sur la « nécessité historique » et la lutte contre les menaces sécuritaires.
En mai dernier, la Charte de la transition a été modifiée pour lui permettre de rester cinq années supplémentaires à la tête de l’État, sans calendrier électoral précis. Cette prolongation institutionnalise un pouvoir de fait et inscrit le Burkina dans une trajectoire de transition indéfinie, où l’exception devient la règle.
Au Burkina Faso, l’argument sécuritaire pour tout justifier
Les autorités invoquent régulièrement la situation sécuritaire pour justifier le resserrement autoritaire. Pourtant, malgré la centralisation du pouvoir, les attaques jihadistes se poursuivent, frappant aussi bien les zones rurales que certaines villes, et mettant à mal la promesse de restauration rapide de l’ordre.
La dissolution des partis politiques intervient donc dans un contexte où l’efficacité sécuritaire du régime reste incertaine, tandis que les libertés politiques sont progressivement démantelées. Loin d’apparaître comme un outil de stabilisation, la suppression du pluralisme risque plutôt de priver l’État de contre-pouvoirs capables d’absorber les tensions sociales et de canaliser les frustrations.
En supprimant les partis politiques, le Burkina Faso se dirige vers un modèle politique où l’opposition n’a plus d’existence légale, et où toute contestation est renvoyée à une forme de déloyauté nationale. Ce glissement transforme la transition en recomposition autoritaire durable, sous couvert de souveraineté et de refondation.
Le discours officiel invoque l’unité mais la réforme entérine surtout la disparition de l’espace politique pluraliste. Une évolution qui, à terme, pourrait fragiliser davantage encore un pays déjà confronté à une crise sécuritaire, humanitaire et institutionnelle profonde.
Rejoignez-nous sur notre chaîne WhatsApp pour plus de détails



